1976.06-07 Image et Son (Revue du Cinéma) Nr. 307 S. 59-68 "Rencontre avec Klaus Kinski": Unterschied zwischen den Versionen

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<b>Votre premier western, c'est donc le film de Sergio Leone?</b>
 
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Pas tout à fait... Mon premier western, c'est un western allemand, <i>[[1964 Film "Der letzte Ritt nach Santa Cruz"|Der letzte Ritt nach Santa Cruz]]</i> (en France <i>La chevauchée vers Santa Cruz</i>, Rolf Olsen 1964). Mais mon premier western italien, c'est en effet <i>[[1965 Film "Per qualche dollaro in più"|Per qualche dollaro in più]]</i>.
  
 
<b>Quels problèmes avez-vous rencontrés, vous, comédien d'une certaine tradition germanique, pour vous adapter à l'univers westernien?</b>
 
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J'ai plus d'une raison de dire que j'en ai marre, des metteurs en scène. D'ailleurs aujourd'hui, qui est metteur en scène dans ce prolétariat des innombrables "metteurs en scène" qui surgissent de toutes parts? Le mot "metteur en scène" sonne pour moi de manière toujours un peu bizarre... Car un film, ce n'est pas seulement le metteur en scène, contrairement aux idées à la mode. Dans beaucoup de cas, c'est le génie, l'acteur qui valorise le film: combien de films ai-je vus où j'étais bouleversé, grâce aux acteurs, alors que le film en lui-même était à jeter? On n'est pas metteur en scène parce qu'on arrive sur un plateau en disant: "Je suis le metteur en scène, vous devez m'obéir" ou parce qu'on fait graver "metteur en scène" sur sa carte de visite ou sur son passeport! A l'heure actuelle, löa plupart des metteurs en scène sont des gens qui, au mieux, indiquent aux acteurs leur place sur le plateau, qui leur demandent de mourir de telle ou telle façon, de manière complètement arbitraire. Moi, je suis très simple, et je fais mon travail, c'est tout, du mieux possible.
 
J'ai plus d'une raison de dire que j'en ai marre, des metteurs en scène. D'ailleurs aujourd'hui, qui est metteur en scène dans ce prolétariat des innombrables "metteurs en scène" qui surgissent de toutes parts? Le mot "metteur en scène" sonne pour moi de manière toujours un peu bizarre... Car un film, ce n'est pas seulement le metteur en scène, contrairement aux idées à la mode. Dans beaucoup de cas, c'est le génie, l'acteur qui valorise le film: combien de films ai-je vus où j'étais bouleversé, grâce aux acteurs, alors que le film en lui-même était à jeter? On n'est pas metteur en scène parce qu'on arrive sur un plateau en disant: "Je suis le metteur en scène, vous devez m'obéir" ou parce qu'on fait graver "metteur en scène" sur sa carte de visite ou sur son passeport! A l'heure actuelle, löa plupart des metteurs en scène sont des gens qui, au mieux, indiquent aux acteurs leur place sur le plateau, qui leur demandent de mourir de telle ou telle façon, de manière complètement arbitraire. Moi, je suis très simple, et je fais mon travail, c'est tout, du mieux possible.
  
Déjà, quand j'étais très jeune, on ne pouvait me diriger que <i>pendant un instant</i>. Je me rappelle mes débuts - j'avais dix-huit ou dix-neuf ans - et je jouais le rôle d'Oswald dans <i>[[Theaterstück "Die Gespenster" (Henrik Ibsen)|Les revenants]]</i> d'Ibsen. Le metteur en scène [Boleslaw Barlog] m'a pris par le bras pour me guider sur le plateau, pour m'indiquer un jeu de scène, et je l'ai repoussé avec violence: il m'avait importuné, il n'avait pas su me prendre... Ma réaction, c'était une réaction instinctive, sauvage, animale... Mais la réaction n'est pas brusquante, tandis que la provocation l'est. On ne peut pas en vouloir à un animal qui vous mord parce que vous lui avez marché sur la queue.
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Déjà, quand j'étais très jeune, on ne pouvait me diriger que <i>pendant un instant</i>. Je me rappelle mes débuts - j'avais dix-huit ou dix-neuf ans - et je jouais le rôle d'Oswald dans <i>[[Theaterstück "Gespenster" (Henrik Ibsen)|Les revenants]]</i> d'Ibsen. Le metteur en scène [Boleslaw Barlog] m'a pris par le bras pour me guider sur le plateau, pour m'indiquer un jeu de scène, et je l'ai repoussé avec violence: il m'avait importuné, il n'avait pas su me prendre... Ma réaction, c'était une réaction instinctive, sauvage, animale... Mais la réaction n'est pas brusquante, tandis que la provocation l'est. On ne peut pas en vouloir à un animal qui vous mord parce que vous lui avez marché sur la queue.
  
 
Et moi, j'appaludis toujours lorsque j'apprends qu'un dompteur a été dévoré par les tigres qu'il tenait enfermés en cage. La réaction est toujours plus excusable que la provocation. Si un acteur est si sensible, si vulnérable - et je ne parle pas forcément pour moi - c'est au metteur en scène de faire attention, puisque c'est lui qui veut obtenir un résultat. Dans certaines conditions, les acteurs sont des enfants sans protection, parce qu'au moment de jouer, ils sont écorchés, ils sont mis à nu. Ce ne sont pas toujours les acteurs qui ont tort; bien souvent, ce sont les metteurs en scène qui sont incapables d'assumer leur acteurs.
 
Et moi, j'appaludis toujours lorsque j'apprends qu'un dompteur a été dévoré par les tigres qu'il tenait enfermés en cage. La réaction est toujours plus excusable que la provocation. Si un acteur est si sensible, si vulnérable - et je ne parle pas forcément pour moi - c'est au metteur en scène de faire attention, puisque c'est lui qui veut obtenir un résultat. Dans certaines conditions, les acteurs sont des enfants sans protection, parce qu'au moment de jouer, ils sont écorchés, ils sont mis à nu. Ce ne sont pas toujours les acteurs qui ont tort; bien souvent, ce sont les metteurs en scène qui sont incapables d'assumer leur acteurs.

Aktuelle Version vom 13. Oktober 2006, 20:57 Uhr

Quelle a été votre formation d'acteur?

Je n'ai pas fait d'études de comédie, si c'est ce que vous vouler demander, ou, du moins, j'en ai fait toute ma vie... Je n'ai jamais fait de conservatoire, jamais! J'ai commencé à jouer très jeune, à l'âge de dix-sept ans, mais c'est la vie qui m'a tout appris. C'est bien connu d'ailleurs; je ne suis pas le premier à le dire.

Mais avez-vous subi les influences du théâtre de Max Reinhardt?

Lorsque j'ai commencé au théâtre, Max Reinhardt était malheureusement déjà mort. Mais j'ai très bien connu Jürgen Fehling, qui était sans doute le plus grand metteur en scène allemand après Reinhardt.

Pourquoi s'est-il écoulé plusieurs années de silence entre vos débuts cinématographiques en 1947 et le véritable départ de votre carrière en 1954-1955?

J'espère que vous êtes plus informé que moi sur cette période de ma vie, parce que moi, j'oublie toujours tout... Oui, j'ai tourné Morituri en 1947, puis j'ai complètement disparu pendant plusieurs années. J'ai tourné à travers le monde. J'ai dormi sous les ponts, ici, à Paris, avec les clochards. J'étais aussi à Marseille, où je cherchais déjà un bateau. Comme je n'avais pas d'argent et que je voulais construire mon bateau à moi, je suis rentré en Allemagne, et j'ai commencé à tourner beaucoup de films... Ma grande faute au début de ma carrière, ça été de refuser à peu près quarante films avant mes vrais débuts. Rien ne me plaisait, parce que je prétendais faire des films comme à la grande époque du cinéma français. J'ai brusqué tout le monde, et j'ai fini par comprendre qu'un acteur ne pouvait pas toujours refuser. Alors, j'ai tourné n'importe quoi, pour vivre, ou du moins, à cette époque-là, pour survivre.

Comment vous êtes-vous trouvé catalogué dans les rôles de mauvais garçons?

Par accident. J'avais précédemment joué des rôles très divers et complètement différents. Puis, lorsqu'a commencé cette série de films de gangsters, j'ai tourné films sur film, parce que j'avais beaucoup de succès et qu'on ne me laissait pas tellement le choix. Le cinéma allemand est tellement stupide que ces gens-là ne pouvais pas imaginer de me proposer d'autres emplois. Alors, j'ai tourné n'importe quoi: il y a même eu une année oû je suis apparu en onze films! Un jour, je n'ai plus voulu faire ce travail, alors je me suis échappé, et j'ai fui en Italie.

Quel a été votre premier film italien?

C'est très bizarre, puisque c'est un film qui se passe entièrement en Inde et au Pakistan! C'est Il misterio del tempio indiano, un film complètement idiot où l'on m'avait collé une grande barbe et où j'étais maquillé comme un Père Noël. C'était mon premier essai, en 1963-1964. Mais ce n'était pas encore l'époque de Rome. Je ne me suis vraiment installé en Italie qu'après le tournage de Docteur Jivago, en 1965.

Votre premier western, c'est donc le film de Sergio Leone?

Pas tout à fait... Mon premier western, c'est un western allemand, Der letzte Ritt nach Santa Cruz (en France La chevauchée vers Santa Cruz, Rolf Olsen 1964). Mais mon premier western italien, c'est en effet Per qualche dollaro in più.

Quels problèmes avez-vous rencontrés, vous, comédien d'une certaine tradition germanique, pour vous adapter à l'univers westernien?

Je n'ai pas un tradition, surtout pas germanique... Un western, pour moi, c'est un film comme un autre. J'ai commencé à aller au cinéma à l'âge de quatre ans, j'ai vu dès ce temps-là beaucoup de westerns, et j'adore ça. D'ailleurs, si l'on me proposait aujourd'hui de faire de nouveau de western, je serais entièrement d'accord. C'est une chose très mal comprise par la profession: si on fait du western, les gens pensent aussitôt que vous ne savez pas faire autre chose. Il est vrai d'ailleurs que certains acteurs sont arrivés par le western et qu'ils ont été artificiellement créés par quelqu'un dans un certain type de rôle. Ce n'est pas du tout mon cas. J'ai fait du western, parce que je suis aussi capable de faire du western. J'aime bien le western parce que j'aime une certaine atmosphère sauvage. Mais tout ça au fond, c'est entièrement factice, comparé à mon vrai désir. C'est toujours de cinéma, ce n'est pas la vraie vie sauvage. Le cas d'Aguirre a été un peu différent, parce que nous vivions vraiment dans la jungle. Mais chaque matin, j'étais toujours dérangé par cette espèce de type (Werner Herzog) qui venait me rappeler pour quelle raison j'étais là. Moi, j'avais tout oublié, parce que moi, la jungle c'est infiniment plus fort et plus excitant que tous les cinémas du monde.

Vous êtes aijourd'hui unanimement consideré comme l'un des dix ou douze plus grands acteurs vivants. Comment expliquez-vous que, sur la centaine de films auxquels vous avez prêté votre concours il se trouve si peu de grandes oeuvres?

Je ne ressens pas le besoin de me justifier sur ces problèmes-là. Dans tous les films où j'ai figuré, même les pires, j'ai toujours donné le meilleur de moi-même. A cet égard, je ne regrette rien. Au début, j'étais obligé de travailler pour vivre, mais, par la suite, il est vrai que j'ai eu quelquefois la chance de choisir. Or, ce n'est pas toujours agréable et facile de travailler avec les grands metteurs en scène. Parmi eux, il y a des certes de grands amoureux des acteurs, mais la plupart sont de véritables dictateurs. J'ai vu travailler certains grands noms du cinéma, comme simple témoin, et rien qu'à les voir travailler sur le plateau, j'ai refusé de collaberer avec eux. C'est pourquoi j'ai souvent préféré tourner avec des metteurs en scène moins connus, mais plus flexibles, parce qu'à ce moment, j'ai pu davantage m'épanouir.

Personne ne comprend pourquoi j'ai refusé beaucoup de films que me proposaient des metteurs en scène illustres: Pasolini, Fellini, Visconti, Cavani... Ce n'est pas qu'a priori je refusais de travailler avec ces gens, mais j'avais d'autres propositions en même temps, et je préférais les autres films, parce que j'y étais mieux payé, parce que je n'avais pas la patience de trouver un grand film, parce que l'obsession du temps qui passe me tenaillait toujours... Il y a bien sûr des acteurs "arrivés" qui peuvent financièrement se permettre d'arrêter de travailler et prétendre choisir. Alors, ils restent des années à refuser les sujets qu'on leur propose, à attendre de trouver un bon film. Quand enfin ils tournent, ils tournent peut-être un bon film... Mais qu'ont-ils gagné à attendre tout ce temps?

Moi, si l'onmme demande quel prochain film je désire tourner, je n'en ai aucune idée. Car ce qui compte à mes yeux, c'est le plaisir que moi je prendrai à tel film plutôt qu'à tel autre. Ce qui va me déterminer, c'est le lieu de tournage, sa durée, mon entente avec le metteur en scène, mais le reste, je m'en fous complètement.

Vous avez pourtant la réputation de vous identifier complètement aux personnages que vous incarnez. Comment surmontez-vous cette contradiction?

Il est évident que je choisis tel rôle plutôt que tel autre parce qu'il me satisfait davantage, parce qu'il me fait plus plaisir, parce qu'il est pour moi plus facile à composer, parce que je me sens moins ligoté par l'un que par l'autre. Je recherche bien sûr le caractère auquel je puisse le mieux m'identifier. Car c'est vrai que nous, acteurs, sommes des privilegiés, que nous sommes protégés plus que d'autres des misères de la vie quotidienne.

Mais tout le jeu est terriblement lié aux événements antérieurs de la vie du comédien. Sans qu'il y pense, sans qu'il en ait conscience, chacune de ses interprétations est déterminée par tels désirs ou telles frustrations. Jadis, je jouais sans être toujours conscient de ces implications: aujourd'hui, je continue de faire ce métier en en connaissant davantage les limites. D'ailleurs, je n'avais pas le choix. Si je n'avais pas été acteur, j'aurais peut-être fini comme assassin ou comme martyr. Tout être recèle en soi les meilleures et les pires possibilités et, pour moi, ce métier a été une protection contre moi-même, une soupape de sécurité. C'est ça le privilège de l'acteur, le mot privilège n'étant pas pris dans la sens de l'honneur, mais dans le sens d'une solution. On peut échapper à son destin si l'on joue ces personnages d'assassins et de martyrs que j'ai joués. C'est bien sûr une raison inconsciente, mais sans doute essentielle. Parce que j'ai besoin de m'exprimer, de soulager mes pressions. Non par goût de l'exhibition, mais simplement pour ne pas étouffer.

Mais le jeu est-il une solution pleinement satisaisante?

Non, car en marge de ce privilège, de cette protection contre soi-même, il est une torture, une terrible torture. Il m'arrive de me sentir comme un prisonnier qui, dans sa prison, attendrait son éxecution. Bien sûr, je préfère être acteur que prisonnier. Je peux faire des tas de films, gagner beaucoup d'argent, posséder des voitures et de superbes maisons. Pour ceratins, cela peut être une forme de la liberté. Moi, j'ai possédé tout ça, et j'ai gaspillé tout ça. Non, je ne trouve pas le bonheur dans ce métier, parce qu'on n'y vit qu'avec de faux problèmes qui ne sont pas ceux de la vie, de la vraie vie. Il arrive certains jours de ne plus pouvoir distinguer la vérité du mensonge. Moi, je préfère la vérité. Je préfère sentir le soleil qui joue sur mon visage que d'être enfermé dans un théâtre ou sur un plateau de cinéma, à penser à mon rôle, à mon fric, à mon metteur en scène qui m'a demandé telle grimace plutôt que telle autre.

Il est bien que le cinéma existe, parce qu'il aide beaucoup de gens à subsister dans les conditions de vie qui s'imposent qujourd'hui et qui sont... la Mort. Mais si la vie était différente, quel besoin alors de cinéma, quel besoin de théâtre? Tandis que si aujourd'hui, tout à coup, par enchantement, le cinéma et le théâtre disparaissaient, tous les gens commenceraient à se cogner sur la gueule, ce serait un vrai massacre! Le spectacle est tellement intégré à la vie. C'est une aide, mais c'est aussi une drogue, un poison rendu nécessaire par la maladie de l'existence.

Alors, être acteur, c'est une solution momentanée. Un jour, on peut trouver une solution plus définitive, et on n'a plus de raison de poursuivre ce métier. Et moi, j'ai trouvé ma solution: c'est la mer, la vie sauvage.

Quels sont vos rapports avec le monde du cinéma?

Le cinéma est d'abord une industrie, et je me méfie des gens qui voudraient créer une éthique autour. Le cinéma est fait par le fric, c'est une machinerie du fric. Naturellement, tout le monde souhaite en obtenir le meilleur résultat, mais je trouve stupide qu'on se jette sur un film pour l'analyser, que les metteurs en scène passent des heures à expliquer ce qu'ils ont voulu faire, que les acteurs commentent sans fin à la télévision la signification de leur rôle. Les gens iront voir le film s'ils en ont envie, sinon ils n'iront pas. Le reste est sans importance. Personne ne peut attendre de moi que je prenne ce système au sérieux. Je crois à l'intérêt des gens pour le spectacle, dans la mesure où ils peuvent y retrouver leurs désirs, leurs aspirations. Le spectateur recherche au cinéma une vie différente de la sienne, où il puisse se projeter et s'identifier. C'est le vieux mystère du spectacle. Mais cela ne mérite certes pas cette exaggération des mythes que la presse répand et amplifie autour du cinéma.

Pourquoi terrifiez-vous la plupart de vos metteurs en scène?

J'ai plus d'une raison de dire que j'en ai marre, des metteurs en scène. D'ailleurs aujourd'hui, qui est metteur en scène dans ce prolétariat des innombrables "metteurs en scène" qui surgissent de toutes parts? Le mot "metteur en scène" sonne pour moi de manière toujours un peu bizarre... Car un film, ce n'est pas seulement le metteur en scène, contrairement aux idées à la mode. Dans beaucoup de cas, c'est le génie, l'acteur qui valorise le film: combien de films ai-je vus où j'étais bouleversé, grâce aux acteurs, alors que le film en lui-même était à jeter? On n'est pas metteur en scène parce qu'on arrive sur un plateau en disant: "Je suis le metteur en scène, vous devez m'obéir" ou parce qu'on fait graver "metteur en scène" sur sa carte de visite ou sur son passeport! A l'heure actuelle, löa plupart des metteurs en scène sont des gens qui, au mieux, indiquent aux acteurs leur place sur le plateau, qui leur demandent de mourir de telle ou telle façon, de manière complètement arbitraire. Moi, je suis très simple, et je fais mon travail, c'est tout, du mieux possible.

Déjà, quand j'étais très jeune, on ne pouvait me diriger que pendant un instant. Je me rappelle mes débuts - j'avais dix-huit ou dix-neuf ans - et je jouais le rôle d'Oswald dans Les revenants d'Ibsen. Le metteur en scène [Boleslaw Barlog] m'a pris par le bras pour me guider sur le plateau, pour m'indiquer un jeu de scène, et je l'ai repoussé avec violence: il m'avait importuné, il n'avait pas su me prendre... Ma réaction, c'était une réaction instinctive, sauvage, animale... Mais la réaction n'est pas brusquante, tandis que la provocation l'est. On ne peut pas en vouloir à un animal qui vous mord parce que vous lui avez marché sur la queue.

Et moi, j'appaludis toujours lorsque j'apprends qu'un dompteur a été dévoré par les tigres qu'il tenait enfermés en cage. La réaction est toujours plus excusable que la provocation. Si un acteur est si sensible, si vulnérable - et je ne parle pas forcément pour moi - c'est au metteur en scène de faire attention, puisque c'est lui qui veut obtenir un résultat. Dans certaines conditions, les acteurs sont des enfants sans protection, parce qu'au moment de jouer, ils sont écorchés, ils sont mis à nu. Ce ne sont pas toujours les acteurs qui ont tort; bien souvent, ce sont les metteurs en scène qui sont incapables d'assumer leur acteurs.

Ajourd'hui, si je me sens capable de faire une chose très bien et si le metteur en scène veut m'imposer autre chose de moins intéressant, je discute: parce que je me refuse à prendre la responsabilité de jouer moins bien que je le puis. Si le metteur en scène accepte ma conception, tout va bien. Sinon, la discussion s'envenime, le ton monte, et je me bagarre avec lui si c'est nécessaire. Comme conséquence bien sûr, et non parce que je trouve la bagarre très plaisante. Au contraire. Mais ça fait mal de toujours fermer sa gueule! D'ailleurs, de toute ma vie, je ne me suis jamais battu avec les vrais metteurs en scène, et pas encore en France en tout cas.

Cela dit, je ne veux pas me défendre contre ma réputation, je m'en fous complètement, et depuis longtemps: mais je connais personnellement des cas de conflit entre acteurs et metteurs en scène autrement graves que les quelques bagarres que j'ai pu vivre dans ma carrière.

Qu'est-ce pour vous qu'un "vrai" metteur en scène?

Le rapport avec le metteur en scène varie considérablement suivant qu'il s'agit de théâtre ou de cinéma. L'acteur de cinéma n'est pas assez libre, il ne peut pas "flipper" en toute liberté, alors que l'acteur de théâtre, seul devant sa public, est seul responsable et trouve la force de fasciner l'auditoire. L'acteur de cinéma doit respecter un certain nombre de règles du jeu imposées par la technique, et il est forcément très limité au niveau du résultat. Le cinéma est un mode d'expression tellement technique que l'acteur a vraiment besoin de quelqu'un qui possède le contrôle de la mchine. Elia Kazan disait un jour: "Mes acteurs peuvent flipper, être hystériques, défaillir ("Break down"), mais moi, je dois obtenir quelque chose d'eux, et pour cela, il faut que je conserve tout mon contrôle."

Dans ces conditions, un vrai metteur en scène, c'est d'abord un grand psychologue. Un vrai metteur en scène est capable d'écouter parce que moi aussi j'ai une grande expérience de ma vie. Je respecte l'autorité des vrais metteurs en scène parce qu'elle s'impose par l'expérience, par le talent, par la puissance créatrice intrinsèque. Le rapport du vrai metteur en scène avec l'acteur, c'est un travail en commun, d'égal à égal, et non la dictature de l'un sur l'autre. Sergio Leone, par exemple, lorsque nous tournions dans les pires conditions de chaleur, cherchait toujours à contenter les gens, à leur donner raison, parce qu'il voulait faire progresser son film. C'est un vrai metteur en scène parce que c'est un homme très sensible, non pas comme une boule de nerfs, mais plutôt comme un rocher.

Comment vous êtes-vous entendu avec Serge Moati?

Très, très bien. D'abord son film reposait sur une équipe fantastique, adorable. De toute ma vie, je n'avais jamais vu un pareil amour du travail, à tous les niveaux, du réalisateur au plus humble technicien, et mon entente avec mes partenaires a été parfaite. Et puis, Serge Moati, c'est un très, très, très grand talent, un très grand metteur en scène. Je ne suis heureusement pas le seul à le penser. C'est un être d'une extraordinaire sensibilité. Je ne le connaissais pas avant Nuit d'or car je n'ai pas vu son Pain noir, et lorsqu'il est venu me voir chez moi, quelques semqines avant le tournage, j'ai tout de suite ressenti un contact profond, un respect, une acceptation. Tourner avec Moati, comme tourner avec Zulawski, c'est un grand plaisir parce qu'on oublie le cinéma. On cherche, on crée ensemble.

Que pensez-vous des acteurs engagés politiquement?

Je ne veux pas changer le monde, personne ne peut faire cela, et je n'y suis pas autorisé. Un acteur est trop engagé par rapport à lui-même, il a trop à se débattre avec ce chaos qui est à l'intérieur de lui, il n'a plus l'occasion de s'engager à l'extérieur. Il n'existe pas pour moi pire paradoxe que de voir ces acteurs déclarer: "Je n'ai pas le droit de me taire!" Ces gens sont millionaires! Dans quelle action politique sont-ils capables de s'engager? A quel niveau peuvent-ils intervenir? Ils pensent peut-être que leur action est bonne et juste. Moi, je ne vois que la contradiction de leur position. Je ne comprends rien à la politique, c'est pour moi le pire bordel qui puisse exister. La seule politique que désirent les gens, c'est la paix. Et la seule bonne politique, c'est de laisser les gens tranquilles. Je ressens toujours comme une provocation les interventions de ces gens qui voudraient me forcer à m'engager. Le seul résultat auquel je sois parvenu, c'est m'échapper, fuir, être libre, être au contact de la nature et continuer de vivre sans se préoccuper des conneries de la société humaine.

Comment vous sentez-vous dans le cinéma français?

Travailler en France, c'était mon désir depuis toujours. Par mon culte pour la langue française, par mon admiration pour le cinéma français de la grande époque, pour les comédiens français. J'ai accepté de revenir sur scène et d'interpréter au théâtre le "Kean" de Sartre, uniquement pqrce que c'est à Paris qu'on me l'a proposé, alors que je refuse depuis des années les propositions des plus grands théâtres allemands. Le public français est enthousiaste, sensible, il comprend.

La France, c'est le seul pays où, lorsqu'on m'interviewe, on ne me pose pas toujours les mêmes questions stupides. A une époque, j'avais même renoncé à donner des interviews, et ici j'ai trouvé des gens qui savaient me poser des questions d'un réel intérêt et qui manifestaient une véritable compréhension de mon travail. C'est très rafraîchissant, vous savez...

N'avez-vous jamais été attiré par la mise en scène?

Il est sans doute plus agréable et plus créatif de réaliser que d'interpréter... Les Italiens étaient d'accord pour me laisser tourner certains scripts que j'avais écrits, mais je me suis finalement récusé, à cause des difficultés techniques, financières... Je réaliserai peut-être l'année prochaine mon projet de biographie de Paganini, puisque j'ai trouvé à Paris un distributeur d'accord pour faire le film avec moi. Pourtant, c'est mon seul projet de mise en scène, et j'y tiens beaucoup. Non par ambition pour démontrer que je sais aussi être metteur en scène, mais parce que je ne veux laisser à personne ce sujet et que je veux le traiter à ma manière.

Votre installation en France marque un tournant décisif dans votre carrière. Après plus de trente années de métier quel bilan pouvez-vous aujourd'hui dresser?

Il y a dix ou quinze ans, on me proposait les contrats avec les plus grands théâtres pour trois ans, pour cinq ans... Avant même de commencer, je rompais les rapports avec les gens. D'instinct. Je ne pouvais pas imaginer de rester à une place définitive jusqu'à la fin de mes jours. Pour moi, c'était la mort. Jadis, j'étais obsédé par l'idée de faire du théâtre, du cinéma. Parce que je n'avais pas le choix. Parce que c'était l'unique chose pour laquelle je me sentais motivé. Après beaucoup d'années de réflexion, j'ai compris que cela ne servait à rien.

Tout le monde pense toujours qu'un acteur est satisfait de sa vie, de son travail, de sa réussite, de son fric, qu'un acteur, c'est quelqu'un qui répète sans cesse: "Je suis heureux, je suis heureux, je suis heureux." Moi pas. Je ne me masturbe pas du matin au soir en me disant que je suis acteur. Je n'ai jamais pensé à faire ce que vous appelez "une carrière", je ne comprends plus la signification de ces choses. Je sais qu'il y a des gens qui en vivent, mais moi, je ne crois pas à la gloire. A la limite, ça ne sert à rien d'être même le plus grand acteur du monde. A rien, à la fin. Qu'est-ce que ça peut signifier, alors que la vie passe? La seule question importante, c'est: Pour combien de temps suis-je encore vivant? Depuis une dizaine d'années, même si je m'excite sur certains projets et si je reviens toujours à ce métier, je ne suis réellement obsédé que par une seule idée: armer mon bateau et tout abandonner, m'échapper, fuir, disparaître complètement...

Alors, si vous me demandez avec qui je veux travailler dans l'avenir immédiat, je réponds sans hésitation: avec les meilleurs. Mais après ça, avec plus personne. Je ne veux plus rien savoir de toute cette existence factice. Si je fais ce métier dix ans encore, je serai de dix années plus vieux, la mort sera plus proche, la liberté sera ratée... Alors, je compte tourner encore quelques films, et puis ce sera le départ, la nature, la liberté.


Propos revus et corrigés par Klaus Kinski, recueillis à Paris avec la collaboration d'Alain Guesnier.



Auteurs: Jean-Marie Sabatier, Alain Guesnier